La question exacte posée était :
Pourquoi vous faites du théatre?
Pourquoi êtes vous à l’Insas? ou en êtes vous dans votre parcours?
Quel théâtre désirez vous faire?
Nous avons passé une semaine, à tous, répondre individuellement et devant tout le monde à cet ensemble de questions.
J’avais envie de partager avec vous ma réponse.
Tout d’abord pour dire que quand on m’a annoncé l’exercice je me suis dit « trop facile ». c’est vrai cette question je passe mon temps à me la poser, j’ai même d’ailleurs songé à énumérer le nombre de fois où on me l’avait posé, ne serait – ce parce que je viens d’un milieu qui n’est certainement pas un milieu d’artistes, qu’il a fallu expliquer à mes parents pourquoi ils ne devaient pas être terrorisés à l’idée que j’abandonne la fac, que je justifie auprès de mes ami(e)s, des artistes eux pour le coup, des vrais, de longues dates et relativement sûrs de leur motivation, pourquoi moi qui n’avait jamais foutu un petit doigt dans « l’ART » j’avais soudain envie de devenir comédienne (spéciale dédicace à Rico qui m’a avoué plus tard avoir pensé alors « la pauvre fille » quand il l’avait appris. huhuhu) puis les profs des cours de théâtre, les lettres de motivations pour les concours et enfin les profs de l’insas qui nous découvrent pour la première fois. et puis moi. moi même qu’est ce que je foutais là?
bref. cette question je me la suis posée deux cents fois.
j’y ai même déjà répondu ici même
alors si tout le monde flippait, moi je me disait « finger in the nose ».
sauf que non.
il a fallu que je passe trois matinées à écouter les autres répondre. que je m’en prenne plein la gueule par tous ces petits cons d’à peine 20 ans qui m’ont renvoyé une preuve magnifique d’humanité, personne ne s’est caché, j’en ai sacrément pleuré, et j’ai recouvert mes pages de notes, d’inspiration, d’association d’idée, jusqu’à ce que le départ du fil de la bobine de ma réponse apparaisse enfin:
« Le manque comme trop plein ».
c’est ce passage de MIchel Onfray qui m’est revenu en mémoire, Michel ONfray que j’aime précisément pour tout ce pour quoi on le déteste: m’avoir rendu le principe de la philosophie accessible. sans lui, je crois que je n’aurai jamais pu aujourd’hui tenter d’aborder Deleuze avec autant de sérénité (et tant pis si cela continue de faire hurler les puristes). bref.
« le manque comme trop plein ». et non plus comme vide.
ma relation au théâtre part de cela.
Décider de faire du théâtre (à 22 ans) a été la première fois où j’ai fait un acte égocentrique totale. l’acte le plus égocentrique de ma vie. vraiment. et c’est précisément pour cela que j’en ai fais d’ailleurs. Que j’ai continué d’en faire. Que je continue d’en faire Sauf qu’à partir du moment où j’ai décidé d’en faire ma vie, cela ne pouvait pas m’être suffisant. dépasser cela.
« le manque comme trop plein »
le théâtre c’est mon médium à moi. ma façon de dire.
La plus belle chose qu’on m’ait dit sur le théâtre, et sur l’art en général (car je n’ai pas honte de me définir du côté des artsites, à partir du moment où on par(le) de tripes), c’est
« Tu sais, pour être artiste il faut une part d’autisme en soi ».
De la nécessité dans l’art. Avec cette idée que sans cette part d’incomunicabilité on se servirait de mots pour exprimer ce que l’on ressent.
et cette porte ouverte sur la lumière, je la dois à mon père. et au passage cela me remplit régulièrement le coeur.
« oui mais alors pourquoi pas le cinéma? » a il un jour ajouté?
C’est vrai ça, pourquoi pas le cinéma? j’ai fait de la vidéo, j’ai songé à devenir monteuse, pourquoi pas le cinéma? et d’ailleurs la question de pourquoi le théâtre continue souvent de se poser à moi en ces termes là « en quoi ce que je fais est plus intéressant sur un plateau que sur un écran? ». c’est un excellent guide de travail que de garder cette question en tête. et la réponse je l’ai déjà donné précédemment (cf lien ci dessus): parce que les corps. parce que la relation.
parce que « J’ai cette sensation profondément ancrée en moi, qu’on vit dans un monde de chiffre, de l’égo qui nie qu’être à côté d’un autre corps et d’une autre psyché a plus qu’un sens comptable. Que la relation comme l’agression ne se limite pas à des paroles et à du toucher, mais nait déjà de la simple co-présence
la co-présence.
Et puis le théâtre, c’est aussi parce qu’à un moment j’ai voulu être prof. à l’époque j’ai choisi l’histoire, parce qu’il me semblait que c’était la matière qui allait le mieux me permettre de parler de l’humain avec des momes.
et puis un jour j’ai entendu un interview à la radio d’un prof qui disait combien c’était merveilleux quand sur 100 élèves on arrivait à en toucher un ou deux et qu’on allait les aider à s’en sortir dans la vie.
1 sur 100. sans déconner. moi ça m’a terrifié. l’idée de passer des heures et des heures à parler à 99 élèves qui n’en avait rien à branler, qui n’avait jamais demandé à être là, m’a tétanisé.
Alors que soudainement au thếatre la chose me semblait possible -ne serait-ce parce que la plupart des gens sont volontaires… – et que le rapport à l’art je le conçois comme un rapport très fort à la solitude (merci Nico et nos grandes discussions). Toujours ce rapport à l’autisme. comment dans une oeuvre je me reconnais soudain quelque part, j’entre en résonnance. Un de mes profs (de cinéma pour le coup) employait une expression très juste au sujet de ce qu’il estime être du côté de l’art « l’art nous repeuple », au sens de « nous reconnecte » avec ce qui nous habite profondément.
Alors si dans une salle de 100 personnes j’arrive à toucher à l’essence d’une ou deux personnes, je suis du théâtre.
Et cette idée compte pour moi car j’aime profondément le théâtre. j’y vais tout le temps j’y pleure tout le temps et j’y retourne sans relâche. je m’y repeuple. de même et en même temps de façon extremement différente que je me repeuple dans la philo en ce moment (il était temps). Et je ne comprendrais jamais tous ceux de la profession qui n’y mettent jamais les pieds.
Parce que c’est un cliché qui perdure, mais y compris petite fille comme beaucoup d’autre, j’ai été sauvé par la rencontre plusieurs oeuvres d’art (alors principalement des livres mais pas seulement), et ce rapport là à l’enfance et à la solitude il a une importance que je perçois encore de façon diffuse mais qui compte énormément dans mon parcours. *
Alors L’insas… pourquoi l’insas… déjà moi l’insas, la seule mention que j’en ai trouvé sur mon blog c’était « l’insas en septembre à la rigueur »…. pour moi l’Insas, c’est le salon des refusés (j’ai fait marré tout le monde avec ça). je veux dire sérieusement. je le pense encore. Je sais que pour beaucoup de belges c’est la classe totale, mais pour nous français, c’est vraiment le dernier ressort – d’ailleurs la majeur partie de mes potes français y ont atterri après de nombreux refus dans les concours français et je n’y fais pas exception.
Or comme d’autres, j’ai grandi dans un rapport fort à l’excellence et soudain, d’être acceptée à l’Insas, dans ce « salon des refusés », et bien cela m’a libéré. Car j’ai eu le droit d’être aussi nulle que les autres. que ce n’était pas grave, on était tous à la même enseigne. je n’avais plus à me demander si quelqu’un allait me démasquer aprce que je n’avais pas les compétences d’être ici. Non. ici j’ai eu le droit de ne plus me soucier de mes résultats mais uniquement de faire. juste de faire.
et d’apprendre.
On a beaucoup parlé du rapport au maître au cours de cette semaine. et ceux qui me connaissent ici ne le savent peut être pas mais j’ai beaucoup souffert de ne pas avoir eu de véritable maitre à penser. car en théâtre je n’en ai jamais rencontré. j’ai eu de nombreux profs de qualité, à leur façon, à leur manière, mais aucun d’entre eux ne m’a appris ce qu’était vraiment le théâtre. avec aucun d’entre eux je n’ai pu discuter de ce que je faisais vraiment. aucun d’entre eux n’a su me guider.
et à l’Insas, encore moins qu’ailleurs.
Alors je n’ai pas eu le choix: j’ai du apprendre à bosser avec la seule personne qu’il me restait: moi même. j’ai appris à bosser avec moi même. toute seule. comme une grande. et ça c’est certainement le plus beau cadeau qui m’ait été fait à l’Insas, parce que l’Insas rend cela possible. et cela, précisément cela, m’y fait rester.
Enfin et pour finir je répète volontiers quand on me le demande que le théâtre que je désire faire est le théâtre de l’intime. mais entre nous, formellement ça ne veut pas dire grand chose et sincèrement ça m’arrange. je sais juste que récemment quand j’ai entendu Angelica Liddell parler de son théâtre, j’en ai pleuré tant je me suis reconnue dans nombre de choses qu’elle disait. Elle et Vincent Macaigne dont je dévorent toutes les apparitions depuis cet été.
En particulier elle citait sa fascination pour les philosophes qui selon elle « s’embourbent dans l’humain » -elle parle elle même de faire du théâtre avec les ordures(de l’humain). Je ne suis pas aussi radicale et aussi noire qu’elle, mais j’y crois profondément. s’embourber dans l’humain, et dans l’inavouable.
L’incommunicable aussi. L’indicible. et c’est une prof de l’insas qui me donnait un jour cette réponse idéal: la scène est le lieu idéal de l’espace mentale. j’y retrouve mon rapport aux rêves, à l’introspection et à l’incommunicable. l’enfance. encore.
je n’ai pas de vraie fin pour cette réponse sur pourquoi le théâtre. pas de mot final, de phrase définitive, de réponse absolue. les réponses que je donne sont encore parcellaire, pas toujours très concrête, un peu emmelée et c’est peut être précisément pour cela que je fais et suis aujourd’hui encore du théâtre.
parce que la question du théâtre m’ouvre encore et toujours de nouvelles questions.
Lors des malheureuses trentes heures de philo qu’on a eu à l’Insas, notre prof nous parlait de l’art comme d’une sphynge, à savoir « une matière questionnante ». je crois que je suis pronfondément en accord avec cette idée.
Le jour où j’ai une réponse concrète et finie à donner sur le théâtre, je passerais à autre chose.
et de la même façon qu’une idée d’Etienne Souriau sur la nécessaire errabilité (ie soumise aux aléas et en particulier à la possibilité permanente de sa destruction) d’une oeuvre en train de se faire m’a libéré , l’idée que cette question demeure enfin sans réelle réponse me soulage grandement.
* d’ailleurs j’en oublie un bout (les joies de réécrire de l’oralité) : mon pote Nico (toujours. le seul en réalité que je pourrais dire être « mon maitre à penser ») parlait du théâtre comme d’un objet permettant d’entrer en dialogue avec l’autre. avec un public. avec soi. j’adhère complètement à cette idée (applicable à l’art en général, le théâtre ayant sa particularité en cela qu’il est orienté à l’extrême vers l’autre d’être le seul art à ne pouvoir exister « en soi ») et Nico la pousse jusqu’à dire que les gens ne parlent jamais autant d’eux même que quand ils ont un objet entre eux sur lequel discuter.
A méditer.